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Earth of fire

Actualité volcanique, Article de fond sur étude de volcan, tectonique, récits et photos de voyage

Publié le par Bernard Duyck
Publié dans : #Eruptions historiques

Les effets furent globaux …  "une année sans été" :

L’éruption a relâché un énorme volume d’aérosols soufrés, estimé à 175 trillion de kilos {soit 175.1018 – Source E.Klemetti – Un trillion est égal à un million à la puissance trois c.à.d. un million de millions de millions (106x106x106), d'où le terme.} générant une baisse de température atmosphérique.

Elle a aussi perturbé la route du Jet stream au-dessus de l’Atlantique, ce qui a modifié durant quatre années le climat de l’hémisphère nord.

Baisses relatives des températures en degrés centigrades liées aux éruptions – doc. Berkeley

Baisses relatives des températures en degrés centigrades liées aux éruptions – doc. Berkeley

Concentrations en sulfates relevées dans des carottages effectués au Groenland – Celles des années 1815 et suivantes sont liées à l’éruption du Tambora - doc. Dai, J.; Mosley-Thompson, E.; Thompson, L. G. (1991). "Ice core evidence for an explosive tropical volcanic eruption six years preceding Tambora". Journal of Geophysical Research (Atmospheres) 96 (D9): 17361–17366.

Concentrations en sulfates relevées dans des carottages effectués au Groenland – Celles des années 1815 et suivantes sont liées à l’éruption du Tambora - doc. Dai, J.; Mosley-Thompson, E.; Thompson, L. G. (1991). "Ice core evidence for an explosive tropical volcanic eruption six years preceding Tambora". Journal of Geophysical Research (Atmospheres) 96 (D9): 17361–17366.

Au printemps et à l’été 1815, un brouillard sec et persistant est observé dans le NE. des Etats-Unis. Le brouillard rougit et affaiblit la lumière solaire, au point qu’on peut en observer les contours à l’œil nu.

L’été 1816 est marqué dans l’hémisphère nord par des conditions extrêmes, au point qu’on qualifie 1816 « d’année sans été » - « The year without a summer ». Les températures baissent globalement de 0,7°C- 3°C, suffisamment pour causer des problèmes à l’agriculture mondiale durant plusieurs années. En juin, des gelées sont rapportées dans le Connecticut et de la neige dans les états de New-York et du Maine. Ces conditions durent les trois mois suivants ce qui réduit la période de croissance des végétaux et aboutit à des récoltes désastreuses. 

Nombre d'historiens américains parlent de l'« Année sans été » comme d'une motivation essentielle pour le mouvement vers l'Ouest et le peuplement rapide de ce qui est maintenant l'Ouest et le centre de l'État de New York et du Middle-West américain. En Nouvelle-Angleterre, un grand nombre d'habitants furent victimes de l’année 1816, surnommée « Eighteen hundred and froze to death », autrement dit « L’année 1800 où il a gelé à en mourir » et ce sont des dizaines de milliers de fermiers qui partirent pour le Middle-West septentrional (qui constituait alors les Territoires du Nord-Ouest), où ils espéraient trouver un sol plus riche et de meilleures conditions de croissance pour la végétation.

L’Asie fut touchée : en Chine, des températures exceptionnellement basses conjuguées à des trombes d’eau firent chuter la production de riz dans le Yunnan, avec une famine à la clef. Dans d’autres provinces, les champs furent ravagés par le gel ou la neige d’été. Taïwan, pourtant caractérisé par un climat tropical, connu le gel et la neige.

L’Europe a vécu cet "hiver volcanique" : temps froid et pluvieux, hivers neigeux … suivis de la crue des grands fleuves et d’inondations, récoltes perdues, famine, épidémie de typhus … Le continent, non encore rétabli des guerres Napoléoniennes connut des émeutes de subsistance, avec pillage des magasins de grains.

Eté 1816 - anomalies de température enregistrées en Europe  - doc.CNCEP

Eté 1816 - anomalies de température enregistrées en Europe - doc.CNCEP

BRESSAN  Prix de diverses denrées alimentaires – développement des augmentation de prix dans les années 1816-17 en Europe - Tambora foodprices -  Development of costs in the years 1816-17 of important articles of food in Europe.

BRESSAN Prix de diverses denrées alimentaires – développement des augmentation de prix dans les années 1816-17 en Europe - Tambora foodprices - Development of costs in the years 1816-17 of important articles of food in Europe.

Cette baisse atteint 1 à 1,5°C sous la normale dans les îles Britanniques. (Oppenheimer 2003), où l’été est froid et humide – la pluie et la neige sont tombées sans cesse en juillet 1816 - menant à un manque de récoltes et la famine. Le typhus frappe de nombreux villages en Angleterre et en Ecosse. En Irlande, près de 800.000 personnes sont infectées par l'épidémie et 4.300 périssent des ravages réunis de la famine, de la dysenterie et de fièvres.

En Hongrie, et en Italie, on rapporte des épisodes de neige rouge-marron tout au long de l’année … la cause serait la cendre volcanique présente dans l’atmosphère.

La Suisse, privée d’accès à la mer et d’approvisionnement, connu une famine et une violence consécutive telle que le gouvernement du déclarer l’état d’urgence. On estime que les taux de mortalité en 1816 étaient deux fois supérieurs à la moyenne, avec un total de 200.000 morts.

La situation est pareille en France, dans toutes les provinces. Divers témoignages viennent l’illustrer.

Sur le mur d'une maison à Heiligenstein, en Alsace, on peut lire :

Im Jahr 1817 ist diese Hütte gebauet worden, in welchem Jahr man für ein Furtel Waißen bezahlte 120 fr für ein Sack Erdapfel 24 fr für ein Ohmen Wein 100 fr. Jacob Stiedel.

(En l'année 1817 cette chaumière a été construite ; cette année-là on payait 120 francs pour une mesure de froment, 24 francs pour un sac de pommes de terre, 100 francs pour un Ohmen (50 litres) de vin. Jacob Stiedel.)

Le Hungersjohr à Heiligenstein - Gustave Graetzlin

Le Hungersjohr à Heiligenstein - Gustave Graetzlin

Léonard Nebinger (né en 1794), qui en fut le maire, raconte dans ses mémoires cette année épouvantable :

"1817 fut une année d'une invraisemblable cherté. Le quart de blé valait 150 francs. Il y eut peu de vin et il était aigre. Huit jours avant les vendanges la neige tomba jusqu'à la hauteur d'une moitié de chaussure, si bien qu'en grand nombre les ceps se brisèrent et que de nombreux arbres sur le ban de la commune et dans la forêt rompirent sous la neige. Cette année-là on ne put travailler le sol des vignes tant il avait plu. Dans ce trimestre de disette un ohm de Klevener (un vin blanc Alacien) de 1811 valait 80 francs, un quarteau de blé 150 francs, un sac de pommes de terre 24 francs, une mesure de haricots de 15 à 16 sous. Les paysans sur le marché n'arrivaient plus à savoir ce qu'ils devaient demander, si bien que plus d'une fois, quand ils avaient exagéré, les gens renversaient ce qu'ils avaient sur leur étalage et les pauvres, qui se tenaient derrière eux le leur volaient, imités souvent par les gradés allemands qui étaient encore dans la région4. Les pauvres allaient en forêt, dans les coupes, cueillaient des herbes, les faisaient cuire, les hachaient comme du chou et les mangeaient. Mais tout ce qu'on arrivait à manger cette année-là ne nourrissait pas, si bien que les gens avaient encore faim une heure après. Bien des gens périrent d'inanition dans les environs de Strasbourg et l'on trouva deux enfants morts dans un champ de trèfles où ils avaient mangé de jeunes pousses."

L’Alsace est marquée en 1817 par une vague d’émigration sans précédent, avec 5191 émigrants en six mois, attribuée à la disette et à l’occupation par les soldats alliés et leurs cheveaux,  bouches supplémentaires à nourrir . (Emigration alsacienne aux Etats-Unis, 1815-1870)

 

Michel Lecouteur, qui a étudié les suites de l’éruption du Tambora dans sa région, rapporte dans un article intitulé " Eruption en Indonésie, famine en Normandie " :

«  Après un printemps médiocre, l’été 1816 pluvieux et humide contribua à réduire le rendement des cultures, amenant une hausse du prix des céréales, aggravée par la spéculation des fermiers qui disposaient de granges assez vastes pour abriter leurs récoltes et de réserves financières leur permettant de ne pas se presser pour proposer leurs grains au marché, des meuniers, des boulangers, des blattiers vendeurs de grains au détail, et d’autres intermédiaires.

A l’automne 1816, la hausse du prix du blé des est générale, mais variable selon qu’on demeure à Neufchâtel  ou à Forges. Si elle reste modérée un moment à Rouen, elle culmine bientôt à Doudeville et Yvetot.

Les manifestations de mécontentement populaire se multiplient, d’autant que les fabriques débauchent, que la production de laine diminue, amenant la misère. Sur le littoral, on constate que le hareng semble déserter les côtes normandes. La pêche ressource essentielle de beaucoup de villages du littoral n’est pas bonne. « Le peuple souffre » affirme un rapport de police dès le mois de novembre 1816. Le sous-préfet lance un appel à la charité, relevant « l’intempérie des saisons, la stagnation du commerce et le défaut de pêche » Même misère autour de Saint-Valéry, tandis qu’au Havre on souligne « la gravité de la situation, la mauvais récolte et le marasme des autres formes d’activités ».

{…} Il faudra attendre le premier trimestre 1818 pour que l’approvisionnement en denrées soit sensible. Les prix restaient élevés mais la confiance était revenue, et des mesures de police affirmaient leur efficacité. A Rouen, à partir du 16 janvier, le prix du pain qui était jusque-là de 5 sous la livre baisse à 3 sous 3 centimes. Cependant, si la situation s’est améliorée, en mars, le Procureur Général souligne : « Un grand nombre d’ouvriers sont occupés, mais leurs salaires sont tombés si bas qu’il n’ont pas de quoi se nourrir, eux et leurs familles…. »

 

La santé des Normands s’en ressent : le docteur Artus Barthélémy Vingtrinier, Médecin des Epidémies, relève qu’en 1817 et 1818 se manifesta au Havre une affection épidémique que fit des ravages. Les symptômes en étaient : « douleurs dans les membres, perte de force, anxiété précordiale, borborygmes, nausées, éructations, vomissements de matières bilieuses verdâtres ou diarrhée  liquide abondante ; soif vive, bouche sèche, amères urines rares, brûlantes ; le plus souvent, terminaison heureuse, mais convalescence longues ; les membres reprennent difficilement leur vigueur. ». Selon lui la cause la plus probable réside dans les alternatives brusques et fréquentes de la température qui eurent leu ces deux années.

Un autre médecin, le docteur Lemercier, a étudié lui l’épidémie de péripneumonie qui s’est abattue en avril 1816 sur Lignières-la-Doucelle, bourg proche Carrouge. « La maladie, note le docteur Lemercier dans un rapport daté du 1er juin 1816, commença à se montrer dans la commune de Lignères  vers le 15 avril. Pendant ce mois l’air a été alternativement humide et sec, des vents violents ont soufflé, les rigueurs de l’hiver ont reparu dans la dernière quinzaine. Le contraste du soleil chaud et de l’atmosphère humide et froide a occasionné des fluxions de poitrine,  pleurésies, catarrhes, rhumatismes, apoplexies….

Le 27 avril, lorsque j’arrivai dans la commune, il y avait 40 individus de morts ou mourants. Il Y eut en tout 101 personnes de malades, 42 ont succombé. Il n’a pas été possible de faire l’ouverture des corps des morts ».

 

Dans un récit caractéristique, un épistolier qui traversa la Bourgogne en 1817 notait : « Les mendiants, très nombreux hier, plus nombreux encore aujourd'hui. À chaque relais, une troupe de femmes, d'enfants et de vieillards se rassemblaient autour de la voiture. » Un autre observateur, venu des îles Britanniques, remarquait, toujours à propos de la Bourgogne, que le nombre des miséreux « quoique important, n'atteint d'aucune manière celui de ceux qui assiègent le voyageur en Irlande ».

Sources :

  • Global Volcanism Program – Tambora
  • Eruption blog / Eric Klemetti : 194 years since the great Tambora eruption
  • Michel Lecouteur - Eruption en Indonésie, famine en Normandie - Communication personnelle.
  • Grand Québec : 1816, l’année sans été / la disette de 1816 - link
  • La Gazette de Montréal -  An Indonesian volcano made Montreal's summer of 1816 miserable – link 

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Vauchez 17/07/2016 22:35

1816 L'année sans été. Tel est le titre de l'ouvrage dont je suis l'auteur que j'ai publié en janvier 2015 aux éditions Persée en relatant le témoignage d'un vigneron jurassien sur le déroulement de cette catastrophe climatique du mois de mars 1816 à la fin de l'année 1817. Louis Verguet après avoir présenté les conditions naturelles, les conséquences sur les récoltes, sur la vie des villageois, sur la vie économique et sociale, évoque la misère et même la famine qui en résultait.
Pour ma part après avoir présenté le cadre villageois,la famille, la fabrication artisanale du manuscrit tenu par la même famille depuis 1697 jusqu'à 1860 j'ai repris in extenso le texte de Louis Verguet sur 1816 non sans omettre les observations de ses ancêtres (recettes diverses,comme celle de l'élixir de longue vie, récoltes, achats et ventes,chansons etc..).
En épilogue j'ai mentionné la présence de Lord Byron à Genève et de Mary Shelley qui commença en ce lieu la rédaction de Frankenstein.
Le document de Louis Verguet sur 1816 est un document rare.
Merci de retenir ma contribution à l'évocation de cette période .

vitton 23/03/2015 19:56

Respect Mr Duick. Un plaisir de lire un article aussi complet.

Bernard Duyck 24/03/2015 18:10

Merci de me lire ! ;-)

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