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Earth of fire

Actualité volcanique, Article de fond sur étude de volcan, tectonique, récits et photos de voyage

Publié le par Bernard Duyck
Publié dans : #Dossiers

  Lakagigar, en  islandais, ou les cratères du Laki sont situés sur une ligne de fissures qui relie le Katla, au sud, au Grimsvötn au nord : sur cet axe, se situe aussi le volcan Eldgja.

 

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                                Lakagigar , les cratères du Laki  -  © Antony Van Eeten


Cette région de fissures, que les uns rattachent au Katla, d’autres au Grimsvötn, a produit une masse de lave record : sur une distance de 25 km., 130 cratères ont émis, entre 1783 et 1784,  14 milliards de m³ de lave basaltique et de gaz, dioxyde de soufre et acide fluorhydrique principalement. On estime que les fontaines de lave ont atteint une hauteur de 800 à 1.400 mètres. Considérée de VEI 4+ (GVP), on lui attribue cependant la première place quant aux émissions d’aérosols soufrés du dernier millénaire.


 

Cette gigantesque éruption, connue sous le nom « d’éruption du Laki » bien que celui-ci ne soit pas entré en éruption à ce moment, a eu des conséquences catastrophiques pour l’Islande, et aussi pour divers pays européens. Elle est aussi connue sous le nom de Skaftáreldar,  " les feux de la rivière Skafta ", ou encore Síðueldur.

Ce fut la seconde plus grande éruption fissurale basaltique des temps historiques, après celle de l’Eldgja en 935. Après une semaine de séismes, elle débute le 8 juin 1783 pour se terminer huit mois après, en février 1784. Au départ, une fissure s’ouvre au sud-ouest du volcan Laki ; les explosions sont d’abord phréatomagmatiques, puis après quelques jours, l’éruption  devient moins explosive, de type strombolien et ensuite hawaiien : elle déverse d’énormes quantités de lave qui s’engouffrent dans la vallée de Skafta et s’avancent sur 60 km. Au cours des 50 premiers jours , la fissure sud-ouest a vomi 10km³ de lave, soit un débit moyen de 5.000 m³ par seconde (soit deux fois le débit du Rhin à son embouchure). Le 29 juillet, une autre fissure s’ouvre au nord-est du Laki, émettant des coulées dans la vallée de Hverfisfljot ; l’activité se limite alors à cette fissure jusqu’en février 1784, à l’arrêt de l’éruption. (d'après M.Krafft)

 

37469 426367706440 645396440 5110821 384524 n copie                                                 La fissure du Laki - © Antony Van Eeten

 

Une fissure s’étendant sur plus de 25 km. est née, où sont disposés des rangées de cônes de scories, de cônes de tuff et de spatter cones d’une hauteur moyenne de 40-70 mètres. La surface couverte par la lave est de 565 km².  

De plus, le volcan Grimsvötn entra lui aussi en éruption de 1783 à 1785.

 

eldgja laki hraun2                  Les coulées du Lagagigar (en brun) et de l'Eldgja (en rouge) - doc. Eldgos.is


Seuls 2,6% des matériaux d’éruptions furent des tephra ; cependant les chutes de cendres s’étendirent  au continent européen. La colonne éruptive du Laki charria surtout des gaz à une hauteur de 15.000 mètres … ces gaz formèrent dans la stratosphère des aérosols principalement composés d’acide sulfurique, responsable d’une baisse de température affectant l’hémisphère nord de 1 à 3°C.

Ils furent poussés vers l’Europe, sous l’influence d’un puissant anticyclone centré durablement sur le nord de l’atlantique durant cet été 1783.

 

Dossier-23-0263.JPGDistribution troposphérique (15%) et stratosphérique (80%) des émissions du Laki - doc. Thordarson et Self / Rutgers univ. Alan Robock.

 

Dossier-23-0276.JPGTableau des changements de température (en Nouvelle Angleterre) suite à l'éruption du Laki - et concentrations en acides relevées dans les carottes glaciaires du Groenland - in Volcanism, by H-U Schmincke.

 

Les dégâts furent considérables en Islande : la brume toxique fut responsable de la mort d’une grande partie du bétail, contaminé par l’ingestion de fourrages imprégnés de fluor, de la perte des cultures suite aux pluies acides, et de la mort, suite à la famine, de 9.000 personnes, soit un quart de la population.

 

Dossier-23-0266.JPGDates d'apparition du brouillard du Laki  et son extension sur l'hémisphère nord - doc. Rutgers univ. /Alan Robock.

 

 

Les conséquences en Europe:

En Grande-Bretagne, l’été 1783 fut connu comme le « sand summer » à cause des chutes de cendres.

On estime le total des gaz émis à 8 millions de tonnes de fluor, et 120 millions de dioxyde de soufre, à l’origine de ce qu’on appellera « les brumes du Laki » qui se déversèrent sur l’Europe, et causèrent la mort de milliers de personnes durant l’année 1783 et l’hiver 1784.

Prague fut atteint le 17 juin 1783, Berlin le 18 juin, Paris le 20, Le Havre le 22 juin … le brouillard était si épais que les bateaux ne pouvaient naviguer. Le soleil fut décrit comme « coloré par du sang » , teinte qui influença divers peintres.

Un témoignage du curé de Morfontaine, en Meurthe et Moselle, :"L’Europe entière a vu successivement et avec un égal étonnement un brouillard sec qui, pendant une grande partie des mois de juin et juillet, interceptoit les rayons du soleil et de la lune et donnoit à ces deux flambeaux une couleur de sang ; et beaucoup d’épidémies affligeantes, grandes sécheresses, cependant bonne récolte, mais peu abondante."

L’hiver 1784 fut terrible , causant 8.000 morts supplémentaires en Grande-Bretagne ; il fut suivi au printemps d’inondations importantes en Allemagne et en Europe centrale.

 

Michel Lecouteur a spécialement étudié la surmortalité causée par ce brouillard soufré sur un grand nombre de régions Françaises et Belges.

Le tableau ci-dessous reprend un recensement effectué sur 430 paroisses, où on constate une surmortalité au cours des mois d'août à octobre 1783, ainsi qu'en décembre 1783, et janvier-février 1784, après que les brumes aient séjournées sur le territoire entre juin et septembre 1783.


Dossier-23 0283

Histogramme sur 430 paroisses Françaises et belges, pour un total de 76.000 décès - doc. Lecouteur Michel. (année 1782 en bleu, 1783 en bordeau, 1784 en blanc)

 

Un témoignage intéressant du curé de Brulon, dans la Sarthe, extrait de ses annales rédigées en vieux Français : pour l'an 1783, " cette année offre plusieurs évènements dignes d'attention : l'été et l'automne ont été très beaux et très chauds. Il y a eu une récolte abondante en très bons bleds ( blés), grande et bonne vendange, des pommes en si grande quantité que les arbres ploient (...) pendant les mois de juin et juillet, dans presque toute l'Europe, l'atmosphère était remplie d'une espèce de brouillard ou plutôt de vapeurs qui désoloient le soleil, et quand on l'aperçoit, on le regardoit aussi fixement que la lune sans être ébloui. Tout le peuple en étoit épouvanté et disoit que nous allions vers le jugement  (...) dans le mois d'août et le reste de l'automne, les trois quarts du monde ont été malades et on trouvoit  quatre, cinq et même six malades par maison ..."

Le docteur Lepecq, médecin des épidémies en Normandie, mais aussi météorologiste, géographe,géologue et sociologue, décrit des brouillards secs, des "irritations de l'estomac et des entrailles, des coliques vives et des diarrhées fatiguantes". Il ajoute que "les vallées de Seine étaient désolées par les fièvres continues, rémittentes, bilieuses qui prenaient souvent un type malin ". Il constate une recrudescence du scorbut et des fièvres intermittentes (du paludisme, endémique à cette période dans les zones tempérées), frappant surtout les enfants de moins de cinq ans.

Les chroniques françaises rapportent "que le pain et la viande gelaient sur la table, et les corbeaux en plein vol ".

Ag.Desperret 3°éruption du volcan de 1789Le temps resta perturbé les années suivantes : durant l’été 1878, une ligne de grain orageux traversa le pays du sud au nord, détruisant les récoltes … on pesa des grelons de 5 kg. La famine régna et la situation fut si désespérée que ces modifications climatiques furent considérées comme UN des éléments influent sur la révolution française de 1789 et la fin de la royauté.


"Troisième éruption du volcan de 1789" - Lithographie d'Auguste Desperret.

Voir l'article "le volcan de la Révolution", sur ce blog.


En Amérique du nord, ce fut l’hiver le plus long et le plus froid jamais enregistré ; les températures furent mesurées à 4,8°C de moins par rapport à la température moyenne des 200 années antérieures … le Mississipi gela à La Nouvelle Orléans et on trouva des glaces dans le Golfe du Mexique.

Benjamin Franklin, l'inventeur du paratonnerre, fut le premier à faire le rapprochement entre l'hiver 1783-84 particulièrement rigoureux, qu'il passait en Europe, et une éruption, qu'il attribua erronément à l'époque à l'Hekla.

 

Ailleurs dans le monde : l'Afrique est touchée avec une modification du régime des pluies sur le nord du continent , et en conséquence, une baisse du niveau du Nil, qui va induire une famine en 1784 et la perte d'un sixième de la population. On relie aussi à l'éruption une exacerbation de la famine "Tenmei" au Japon.

 

Dossier-23-0270.JPGBaisse du niveau des eaux du Nil de près de 2 mètres en 1783-84 - doc. Rutgers univ. /Alan Robock.

 

Cet épisode illustre que des changements climatiques peuvent être induits, non seulement par des méga-éruptions explosives, mais aussi par des éruptions basaltiques fissurales, qui génèrent beaucoup de gaz, et ont de ce fait une influence climatique supérieure aux premières. (J-M. Bardintzeff / Volcanologie)

 

Un résumé en vidéo : "Laki, l'enfer de 1783"

 

 Sources :

- Global Volcanism Program - Grimsvötn

- Guide des volcans d'Europe - M. Krafft et de Larouzière.

- Volcanism - by H-U Schmincke - éd. Springer

- Impact climatique des éruptions volcaniques - Conséquence sur la vie et la santé des Français du 18° au 20° siècle - par Michel Lecouteur 2007. (non publié)

- LAVE Thématique n° 1, 1993, Les volcans, le climat et la révolution française par Roland Rabartin et Philippe Rocher.

Comptes-Rendus de l'académie des Sciences- série Géosciences (2005), Vol 337, n°7, P 641-651.

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